Nicolas Daubanes

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Les dessins à la limaille de fer de Nicolas Daubanes - Florian Gaité

Notice d’oeuvre pour le FRAC Occitanie Montpellier

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"Saint Paul, entrée", 2013, 130 × 86 cm, dessin sur papier à la poudre d’acier aimantée.
Vue de l’exposition « Le jour après le lendemain », Maison Salvan, Labège, 2013. Collection Frac Occitanie Montpellier.

Les dessins à la limaille de fer de Nicolas Daubanes représentent des lieux carcéraux, en activité ou désaffectés, construits selon le modèle panoptique élaboré par les frères Jérémy et Samuel Bentham à la fin du XVIIIe siècle. Symbole architectural de ce que Michel Foucault a nommé les « sociétés de surveillance », ce dernier allie pragmatisme architectural et fonctionnalisme judiciaire en permettant une observation totale reposant sur le principe du « voir sans être vu ». L’ancienne maison d’arrêt de Saint-Paul à Lyon, dont il reproduit ici l’entrée, est caractéristique de ces lieux disciplinaires qui incarnent la puissance d’intimidation de la justice. Sa façade apparaît ici à première vue d’autant plus autoritaire qu’elle est prise en contre-plongée et légèrement de biais, rendue à sa condition inhospitalière, et même résolument hostile, tandis que ses reflets métallisés la figent dans une froideur oppressante.

L’utilisation de la limaille de fer permet à Nicolas Daubanes de faire coïncider son sujet avec les moyens de sa représentation. Elle figure en premier lieu l’omniprésence du métal dans l’espace carcéral qui, de barreaux en portes blindées, de caméras en tôles de mirador, affiche une esthétique ferreuse propre aux lieux sécurisés. Mais à un autre niveau de lecture, elle peut également induire une narration plus spéculative en renvoyant aux traces d’une évasion imaginaire, aux restes laissés par un détenu qui aurait limé les barreaux de sa cellule. Le choix de ce matériau extrêmement volatile traduit enfin la volonté de l’artiste de soumettre le mode de représentation aux règles qu’impose la clandestinité du fugitif, qui ne peut laisser d’indices ou d’inscriptions pérennes derrière lui.

La fragilité du matériau alimente par ailleurs la représentation d’un édifice symboliquement fragilisé dans ses assises. Artiste-vandale, Nicolas Daubanes trouve dans la précarité plastique de son œuvre le moyen de contrarier le pouvoir et l’autorité de son sujet. Le dessin n’est pas à proprement tracé mais bien plutôt posé, suspendu à même le papier, retenu par la seule force d’attraction d’une surface aimantée. Le motif est en effet d’abord découpé dans une feuille magnétique, puis disposé sur une plaque de métal et recouvert d’une feuille de papier blanc. La limaille de fer est ensuite répartie à sa surface et fixée par aimantation en épousant mécaniquement la forme du motif. L’équilibre ténu du matériau a pour effet de rendre le dessin potentiellement éphémère, lui-même prisonnier d’un dispositif visiblement faillible, qui ne peut se permettre la moindre seconde de relâchement. La non-pérennité manifeste du bâtiment est d’ailleurs appuyée par les irrégularités du trait qui laissent apparaître des surfaces plus estompées, dans un rendu proche d’une carte postale ancienne. A l’impression menaçante laissée par le premier regard succède alors la sensation d’une vulnérabilité presque touchante face à ces bâtiments du passé, sur le point de s’effondrer.

© Nicolas Daubanes