Nicolas Daubanes

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St Gaudens / Plateau de Beille, 168 kms sur la route du Tour

Performance

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Photographie : Lucas Charrier

Saint-Gaudens − Plateau de Beille, 168 kms sur la route du Tour, 2011, performance réalisée sur la 14e étape du Tour de France. Le 16 juillet 2011, J’ai effectué à vélo tout le parcours d’une étape cycliste du Tour de France, au départ de La Chapelle Saint-Jacques à Saint-Gaudens à minuit, de sorte à devancer de plusieurs heures les coureurs professionnels, tout comme le fit Pierre Matignon pour remporter l’étape du Puy de Dôme en 1969. Performance réalisée à l’invitation de la Chapelle Saint-Jacques - centre d’art contemporain et sponsorisée par Licence III, Isy design, le Musée Régional d’art contemporain du Languedoc Roussillon à Sérignan, la ville de Saint-Gaudens, la communauté de communes du Saint-Gaudinois, la galerie Al/ma.

Au défi :

Pierre Manuel : Tu viens tout récemment – le 16 juillet 2011 – d’accomplir une étrange « performance » : faire, quelques heures avant la caravane du Tour de France et le peloton, l’une des étapes de montagne les plus difficiles et prestigieuses entre Saint-Gaudens et le Plateau de Beille. 4 ou 5 cols à escalader et à descendre, de nuit pour certains, un défi que tu t’es lancé et auquel tu as associé ami(e)s et « sponsors ». Mais comment définirais-tu cette performance ? En quoi par exemple se distinguerait-elle d’une même étape parcourue par un coureur amateur, la veille ou le même jour que les professionnels ?

Nicolas Daubanes : Pour moi, il n’y aucun doute, c’est bien une performance artistique même si elle recoupe et interroge la performance sportive.

P.M. : Le mot « performance » peut s’entendre en deux sens ; soit il désigne un acte exceptionnel par le résultat (mesurable en temps gagné, en hauteur conquise, en énergie déployée etc.) ; soit il désigne la mise en scène de son corps, comme matériau auquel le performer donne des formes nouvelles grâce aux comportements ou attitudes qu’il lui fait prendre. Il y a bien sûr de très rares passages de l’un à l’autre - même si la dimension épique du Tour de France, à laquelle Roland Barthes s’attachait, permet plus que d’autres sports ce glissement sémantique ; et si certains sportifs si fiers de leur performance la transformait immédiatement en une « posture » qui fasse image – une performance au sens artistique. En quoi cette étape que tu as parcourue dans des conditions difficiles relève d’une performance artistique plutôt que d’une épreuve « sportive » que tu te serais imposée ?

N.D. : Il y a plusieurs éléments à prendre en compte, avec des niveaux différents de sens. Le premier est que ce que tu appelles « épreuve » a été une aventure partagée ; j’ai dû, pour réaliser ce projet, fédérer autour de lui des personnes très différentes : dans les voitures suiveuses et aussi caméraman ou photographe ; trouver dans des institutions artistiques les sponsors me permettant son financement (Galerie AL/MA de Montpellier, Musée d’art contemporain régional de Sérignan, Licence III à Perpignan, le Centre d’art de la Chapelle Saint Jacques à Saint-Gaudens etc.) ; me préparer physiquement et mentalement à sa réussite : je ne suis pas un coureur cycliste. Donc il m’a fallu pendant 6 mois me mettre en condition. Je dirais que ce que j’ai fait et vécu ressemble à la mise en condition et situation d’un acteur : pouvoir faire en le « jouant » ce que fait un personnage. Ici, je devais rentrer sous le maillot et dans la peau d’un coureur cycliste. En vivant - ou tentant de vivre - ce que vit son corps à cette occasion : les risques, la souffrance mais aussi le travail collectif et parfois jusqu’à la sollicitude du public. L’expression « mouiller le maillot » prend tout son sens concret mais aussi symbolique - il s’agissait d’un engagement fort et dans la durée qui exigeait beaucoup de moi. Une autre dimension parcourt aussi ma décision : dans les premières années du tour, le règlement était suffisamment flou pour que les heures de départ ne soient pas fixées. Un coureur, toujours classé dernier, en avait profité pour partir aux aurores et remporter à la surprise de tous une étape. Il y a là une morale qu’il m’intéressait de rejouer : les premières places ne sont pas réservées et avec de la ruse ou de la volonté on peut faire tourner la roue de son côté. Il y a aussi des raisons plus profondes : à la suite d’une greffe d’organe, je ressens très profondément les limites physiques qui me sont imposées. Je mets donc mon corps à l’épreuve, avec cet enracinement singulier des actes, dans « mon » corps, « mon » histoire personnelle. Et enfin, cette étape je l’ai courue sur le vélo de mon père, aujourd’hui disparu. Il avait été, lui, un coureur cycliste amateur et sans doute qu’il avait parcouru ces étapes de montagne un jour ou l’autre. Ce n’était pas dans la peau de n’importe quel cycliste que j’entrais…Pour résumer, la dimension artistique de cette performance est d’entrecroiser autour d’une histoire singulière de nombreux niveaux de sens, de nombreuses dimensions de l’existence. Sans insister sur la métaphore, disons qu’il y a là comme la transposition d’un parcours de vie.

P.M. : On aurait pu s’attendre, vu la débauche de spectacle kitsch qu’est le Tour de France, qu’un jeune artiste en fasse la critique - au moins par la parodie. Dans une autre installation que tu avais réalisée, tu avais repris les images de la mort de Simpson dans l’ascension du Mont Ventoux - à la suite probablement de dopage. Dans ta performance de juillet, ce soupçon sur les « performances » des coureurs n’est jamais évoqué. Comme si ces aspects commerciaux et le dévoiement de la morale sportive t’apparaissaient secondaires.

N.D. : A un premier niveau, c’est sûr que l’enjeu pour moi n’est pas là. Réactiver l’histoire de ce coureur parti avant tous les autres, réactiver la mémoire de mon père et puis s’en tenir au seul objectif fixé : passer la ligne d’arrivée - « l’avoir fait ». Cela me suffit comme motivation. Mais je ne suis pas dupe du reste. Il y a même eu pour moi une belle leçon d’humilité. A l’arrivée à Beille, quelques journalistes (Laurent Jalabert, Gérard Holz) m’ont invité sur le plateau de France 2. Et au moment de m’interroger, ils m’ont demandé de quitter le plateau : ils avaient mieux à faire avec la chute d’un coureur, des images de sang sur son crâne. Priorité absolue au spectacle…Ou encore, dans la dernière montée (étant parti à minuit, j’en pouvais plus) les « encouragements » moqueurs du public peu impliqué par ce que signifiaient pour moi ces derniers mètres d’ascension.

Extrait de l’entretien : "Au défi"

Entretien en intégralité

© Nicolas Daubanes